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Charles Dubouloz dans les Drus en hivernal et en solo!

08 Mars 2021
Evènements
Charles Dubouloz dans les Drus en hivernal et en solo!

Charles Dubouloz dans les Drus en hivernal et en solo!

 

Un exploit qui fait résonner les esprits.

nous donnons la parole à Charles pour nous raconter cette aventure

Les Drus / Pierre Allain en solo.
Vivre cette expérience il y a longtemps que j’y pensais. Penser c’est une chose, faire le pas en est une autre.
A peine descendu de notre périple en face sud du Mont-Blanc, les copains me proposent de retourner en montagne. Le créneau météo est là, les conditions aussi. Je n’arrive pas à me décider :
J’y vais seul ? Ou je m’encorde avec un as du piolet ? Le confort aurait été de partir avec Christophe Dumarest ou Clovis Paulin mais j’ai envie de découvrir cette sensation de solitude sur ce sommet que j’aime tant.
A la suite d’une bonne discussion avec Christophe Ogier j’irai dans les Drus, seul pour 2, 3 ou 4 jours qu’importe. Dès ce moment tout est clair, le processus est enclenché.
 
Je suis terrifié lorsque je prépare mon matériel et que je pèse mon sac. Il est fichtrement lourd. Reflexe primaire lorsque je le mets sur mes épaules : J’enlève des friends, des pitons, je prends le duvet le plus léger que j’ai…je n’arrête pas de peser, de sélectionner, ça me prend toute une journée. Conclusion en fin d’après midi il est toujours aussi lourd mais fermé compacté près à grimper.
 
Dimanche à 2h du matin le réveil sonne. A cet instant je suis certain de manquer de sommeil, de n’avoir pas récupéré de ma dernière escapade. Je file récupérer mon ami Geoffrey qui m’aidera au portage jusqu’au pied de la voie.
A 4h du matin après 2h de voiture nous sommes au parking des Grands Montets. Je suis maintenant intimement persuadé que cette stratégie est mauvaise : approche + grimpe dans la même journée ! Les copains m’avaient pourtant conseillé de bivouaquer au pied avant de commencer. Plus malin que tout le monde je me dis que 2000m de D+ en guise d’échauffement ce n’est pas le bout du monde. Bien évidemment la montée au sommet de Bochard est toute gelée, on fait un pas on recule de deux! Cette mise en jambe me fait douter du projet... Il nous faudra 6h pour faire l’approche.
Du pied, je trouve la face très impressionnante. J’ai le sentiment que la montagne me domine plus que d’habitude, comme si elle avait conscience de ma vulnérabilité. Une bise à mon Geoff, un selfie tous les deux, puis il me lance « On en fera d’autres hein ?! »
Je crois qu’il était aussi effrayé que moi au pied de cette immense flèche de granite.
Le début de la voie s’avale rapidement je grimpe sans sortir la corde. Lorsque ça me parait compliqué je mets un friend sur lequel je clip ma longe, je fais le pas puis une cabriole de gymnaste pour enlever le friend en dessous de moi. Ca me vaudra quelques suées.
Arrivé à la célèbre vire de la fissure Lambert je commence à m’assurer. Il est tôt j’ai bon espoir de dormir à la niche. Tout s’enchaine bien et fin d’après-midi je suis au bivouac. J’ai même le temps de fixer les 2 longueurs d’après. Détail d’importance pour le départ du lendemain à froid : il est toujours plus agréable de remonter sur la corde pour s’échauffer que de mettre les mains nues dans la neige et le rocher gelé au lever du jour.
 
Cet emplacement pour passer la nuit est vraiment génial. Au milieu des Drus, en dessus de Chamonix, avec vue sur le Mont Blanc. Que demander de plus ? Quelques degrés supplémentaires évidemment. Bien que les températures soient élevées pour la saison, la nuit à cette altitude on ne se promène pas en slip kangourou. Pendant ces quelques heures allongé j‘ai tout le temps de regretter l’autre duvet que j’ai enlevé de mon sac !
Le lendemain j’enchaine les longueurs ça se passe bien, je suis heureux d’être là. Que c’est bon d’être seul concentré à 100% sur la grimpe et les manips. Lorsque je remonte les longueurs à la poignée jumard avec le sac sur le dos je regrette d’avoir pris pitons, broches, et tout ce matos en trop dont je ne me sers pas.
 
Arrivé au fameux trou de canon le soleil en face sud est comme une récompense. Je prends mon téléphone pour faire une photo et je vois qu’Helias Millerioux m’appelle. On discute 2 minutes et je lui dis que je suis là, seul, et que c’est le pied. Comme à son habitude Helias est très flatteur, puis il me dit « ahhh t’es au trou de canon il te reste encore un petit bout avant le sommet »
Je raccroche et je me rappelle être passé ici en sortant de la Directe Américaine quelques années plus tôt. Il faisait un mauvais et on avait perdu beaucoup de temps pour aller au sommet.
 
C’est ici que sera le crux de l’ascension. Le ciel se voile, la nuit arrive et les vires à traverser en solo sont pénibles. Lorsque je peux, je mets un bout de corde mais à chaque fois je galère à la rappeler.
Il fait presque nuit et je n’ai guère avancé. Je suis sous le sommet mais dans aucune ligne. Je fais un relai je mets les chaussons, je m’assure et je sors au plus direct. Ça sera la longueur de l’ascension. Rien de sorcier peut-être 6b mais de nuit, seul, ça a une tournure différente de tout ce que je connaissais.
 
A 20h je suis seul avec la vierge au sommet des Drus.
Je pensais arriver en haut et m’effondrer en larmes, il n’en est rien. Je suis assis, je regarde Chamonix et il ne se passe rien. Aucun sentiment, aucune expression, je suis presque déçu. Bordel tout ça pour ça ? Je ressens en revanche une profonde sérénité. Je n’ai ni faim, ni soif, ni froid, j’attends assis. J’aurais pu rester la nuit comme ça, lorsque la petite brise nocturne me rappelle que je suis qu’un petit garçon trop peu habillé au sommet des Drus. Je rentre dans le duvet et je ne ferme pas l’œil de la nuit. Je suis crevé mais sans doute guronzé par ce que je viens de vivre. Et puis ce duvet toujours trop léger me permet de voir les secondes défiler. Comme si il voulait me faire apprécier chaque instant pour ne pas en perdre une miette. Je me dis que c’est quand même chouette d’etre seul au sommet de cette montagne non ?
 
Au petit matin le ciel est couvert, je traverse jusqu’à l’entrée du couloir Nord et je commence les rappels. Je suis encore plus concentré que les 2 jours passés, cette descente est si austère ! Et puis avec mes cordes de 50m ce n’est pas si aisé. Il y a pas mal de relais équipé à 54/55m…il me manque donc à chaque fois les quelques mètres fatidiques (ça m’est déjà arrivé avec les centimètres !) qui me font réviser lunules et pitonnage! A cet instant je suis content d’avoir porté tout mon matos. Je largue tout ce que j’ai : pitons cordelette et j’utilise mes broches à beaucoup de reprises…
Je passe la rimaye, je retrouve mes skis et en guise de digestif il faut remonter le couloir des poubelles.
(J’ai pesé mon sac en rentrant car je n’ai pas osé le faire avant de partir.) Verdict 21kg qui finissent de me cisailler les épaules.
Retour à Chamonix pour un énorme burger qui me parait ridiculement petit ! 
 
Merci à Fanny et Nico pour le taxi.
Quel voyage ! Cette fois ce n’est pas que l’ascension au sommet d’une montagne. C’est un processus plus complexe de la décision de s’engager à la préparation du matériel, en passant par la grimpe, la descente, le retour… tout est décuplé, plus fort, plus intime, c’est surement ma plus belle ascension intérieure.